Vous désirez faire paraître une info, un article ou tout simplement un coup de "gueule.
Je vous propose de me soumettre votre prose


- Le juge n'est pas un ordinateur (par Morgane Mazeron)

 

 

« Le juge n’est pas un ordinateur »

On connaît le stress éprouvé par le gymnaste ou l’entraîneur en compétition. On imagine plus difficilement que le juge, qui ne vise ni médaille ni sélection, puisse être, lui aussi, en proie à l’anxiété. Et pourtant…

    Combien sont ceux qui n’aiment pas juger les gymnastes de leur club de peur d’avoir le stylo trop léger
    ou trop lourd, ceux qui ne se sentent pas à l’aise à tel ou tel appareil, ceux qui redoutent de se retrouver
    à la place de l’expert, ceux qui craignent de ne pas réussir à prendre l’intégralité d’un mouvement en symboles ? Dans tous les cas, ne s’agit-il pas tout simplement de juges qui éprouvent
    de l’appréhension parce qu’ils veulent « bien faire » ?

« Savoir où, avec qui, combien de temps, connaître le niveau de compétition…
Voilà autant de facteurs qui peuvent rassurer un juge ou, au contraire, le faire paniquer », explique Annick Durny, enseignant-chercheur et maître de conférence à l’université de Rennes.

Selon cette enseignante, qui a longuement travaillé sur les émotions du juge, le jugement est profondément ancré dans le contexte de la compétition. « C’est ainsi que le même mouvement ne sera pas jugé de la même façon d’une compétition à l’autre. Le juge n’est pas un ordinateur ! Son histoire, son expérience, son « vécu dans le jugement » interviennent dans l’élaboration d’une note ». Sur le terrain, le jeune juge ne rencontre pas les mêmes difficultés que celui qui est expérimenté. Quant à la dose d’anxiété, elle est, bien sûr, loin d’être la même chez tout le monde. Face à une même situation, deux personnes peuvent réagir de manière totalement différente. « Par exemple, une jeune juge se sentait à l’aise car l’expert était une formatrice. Cela la rassurait d’être avec quelqu’un de compétent, constate Annick Durny. Parallèlement, une autre, dans le même cas, était stressée car elle avait peur de ne pas être à la hauteur ».

« Plus le niveau est élevé, plus la tension est importante »

Pour qu’un juge soit à l’aise, son niveau de qualification doit être en harmonie avec le niveau de la compétition. Bien sûr, le nouveau juge a besoin d’être mis en confiance. Il craint souvent que sa note soit en décalage avec celle de l’expert. « Le stress apparaît en effet quand il y a un écart. Surtout s’il ne comprend pas, explique Annick Durny qui s’est également occupée de la formation des juges. Il est donc important qu’il y ait une explication. Le jeune juge a besoin de repères - parfois, un simple regard suffit à l’encourager -sinon il risque de se renfermer dans sa propre construction ».

Mais il est vrai que lors d’une compétition, l’expert n’a pas toujours le temps de discuter. Il doit souvent cumuler les tâches : superviser le jugement à la table, remplir les feuilles de match, gérer l’échauffement des gymnastes, calculer la note de départ, les déductions… De plus, il ne peut se permettre de retarder la rencontre.

L’éventuelle anxiété du juge expert semble davantage liée à sa responsabilité car il est le garant de la bonne conduite du jugement à sa table. Pour Laure, juge nationale, « plus le niveau est élevé, plus la tension est importante. La phase de la compétition (département, région, zone ou France…) compte beaucoup. Plus on avance, moins l’erreur de jugement est acceptable car l’enjeu n’est plus le même. Du coup, à mon niveau, je stresse quand je suis convoquée sur un Championnat de France ou quand je juge un match de Coupe de France, vu l’enjeu. S’il y a un moment où il faut éviter les erreurs, c’est bien là. Mais j’adore les matchs de Coupe. C’est du bon stress. L’enjeu et les règles spéciales rendent le jugement plus difficile, mais aussi plus excitant ».

Cette juge nationale attache aussi une importance considérable à la composition du jury. « Je pense que c’est un élément fondamental. Si chaque juge est calme, serein, ouvert, agréable, bien évidemment neutre, et si l’expert prend le temps, au début de la compétition, d’expliquer les prises de décisions, tout se passe très bien. A contrario, juger avec des gens désagréables, bornés ou partiaux n’est pas très plaisant ».

« Je n’ai plus peur d’être à l’Ouest »

Pour Annick Durny, la recette face au stress, « c’est la mise en situation. Il faut que le juge vive des sensations différentes. Elles sont nécessaires pour apprendre ». Bref, c’est en jugeant que l’on devient juge. L’expérience permettra peu à peu à chacun de gagner en assurance.

« Depuis mes formations de juge 3 et 4, beaucoup de choses ont changé, confie Laure. Je n’ai plus peur d’être à l’Ouest. Ce qui enlève une grande part du stress.

Dans le jugement, tout est question de prises de décisions, et bien évidemment, on n’est pas toujours d’accord…
Aujourd’hui, j’annonce mes notes sans crainte. Quand le juge a compris qu’il n’y a pas de bonnes ou de mauvaises décisions et que l’erreur est humaine (pour l’expert aussi), tout va beaucoup mieux ».

C’est aussi parce que l’erreur est humaine que le juge, sensible à la fatigue, n’est pas seul à la table. L’élaboration d’une note n’est pas l’affaire d’une seule personne, mais d’un « corps » de juges. Dans ses travaux de recherche, Annick Durny a toujours souligné que « le jugement est avant tout une activité collective ». Selon elle, en plus des juges et des gymnastes, « interagissent aussi les entraîneurs, les dirigeants et le public, chacun développant des stratégies particulières au regard de la performance ».

Mais la collaboration entre les différents acteurs n’aboutit pas seulement à une note. Elle est aussi sources de nouvelles émotions. En compétition, heureusement, « il y a aussi de grands moments de plaisir. De toute façon, il en faut bien pour juger plusieurs heures d’affilée », précise Annick Durny.

Un jugement qui se passe bien, une bonne entente, voire une complicité qui s’instaure entre les juges, l’appréciation d’un beau mouvement, la résolution d’un problème… Voilà un panel de situations agréables. Le juge aime aussi se rendre utile en conseillant l’entraîneur ou la gymnaste dans la construction de son enchaînement.

Laure, passionnée, ne dit pas le contraire : « Quand je juge, il y a toujours l’envie de bien faire, un peu d’excitation, mais surtout beaucoup de plaisir ».

Morgane Mazeron

Haut de page